Est-ce un
fou ?
Hier matin, vers 11
heures, un nommé Pierre-Barthélémy Couranjou, âgé de 33 ans, natif de Toulouse (mais seulement de passage hier), chanteur ambulant, dit, en montrant un revolver à un compagnon de trimard qui
causait avec lui sur la place du Salin : « Attends moi un instant ici, je vais vendre ce revolver chez l’armurier de la rue Pharaon ».
Couranjou entra dans
le magasin, mais au lieu de vendre son revolver, qui est du calibre 7, il acheta une boite de balles, chargea son arme (les 6 coups), fit quelques pas dans la rue et fit feu deux fois sur deux
femmes qui passaient.
Les deux femmes ne
furent heureusement pas atteintes, mais les balles leur avaient sifflé aux oreilles ; elles se réfugièrent dans un corridor. Couranjou, resté au milieu de la rue, fit feu de nouveau. La
balle alla se loger dans la porte d’un magasin sur le seuil duquel se tenaient deux jeunes femmes qui avaient vu le drame et qui, prises de peur, venaient à peine de fermer la porte et de se
réfugier dans l’intérieur du magasin. La balle demeura dans le montant de la porte, à quelques millimètres d’une des vitres.
Couranjou mit dans sa
poche le revolver et se dirigea, en allongeant seulement le pas, vers Saint-Michel.
Quelques personnes
qui, de la place des Carmes, avaient vu ce qui se passait, coururent au commissariat de la rue des Polinaires. L’agent Cazalot se fit indiquer la direction prise par l’homme, se mit à sa
poursuite, et l’aperçut s’engageant dans la rue des Trente-six-Ponts, où il y a un bureau de police.
L’homme ne courait
pas.
Quand il vit l’agent,
il prit la fuite à son tour et sortit son revolver.
L’agent Cazalot fit
signe à un agent qui se trouvait devant le poste de police et qui barra la route à Couranjou. Se voyant pris, celui-ci menaça les agents de son revolver, mais il était aussitôt saisi par l’agent
Cazalot, qui le pris à bras-le-corps et lui tint les deux bras, tandis que le sous-brigadier Bergès et les agents Chaubet et mesplié accouraient. Le sous-brigadier saisi la main droite de
Couranjou qui serrait le revolver, et le désarma non sans peine.
Couranjou fut conduit
au poste de la rue des Trente-six-Ponts. Il opposait une vive résistance et il fallut presque le trainer.
Plus de cinq cents
personnes étaient sur les lieux. Cette foule, ayant su que Couranjou avait tiré sur deux femmes, voulait lui faire un mauvais parti, et dans le cour trajet (Couranjou, qui était revenu vers
l’agent Cazalot qui le poursuivait, était à une vingtaine de mètres du poste) de l’endroit de l’arrestation au poste, les agents le durent protéger. L’agent Mesplié qui tenait Couranjou par le
bras a reçu sur les doigts de la main droite un coup de canne plombée destinée à Couranjou. Le sous-brigadier Bergès s’est blessé au poignet en le désarment.
Dans le bureau, on
donna à Couranjou très surexcité, le temps de se calmer un peu et quand la foule qui attendait devant le poste fut moins considérable, on le conduisit au poste du deuxième où M. Sers, commissaire
de police, lui fit subir un cour interrogatoire avant de l’envoyer au Capitole.
Couranjou se borna à
répondre :
« Je voulais me
venger d’une femme que je connais de vue, dont je pourrais dire le nom. J’ai cru la reconnaître ce matin, et j’ai tiré, car elle m’avait insulté autrefois ».
Tout cela est bien
mystérieux. Couranjou allant acheter les balles, sortant du magasin et voyant juste, à ce moment, passer la femme qu’il cherchait, n’est-ce pas là, peut-on bien penser, l’œuvre d’un fou qui a eu
à se plaindre d’une femme, qui a cette idée fixe de se venger et qui croit la reconnaître dans toutes les femmes ? Nous n’avons pas encore pu le
savoir.
L’enquête se poursuit
actuellement. M. le commissaire de police a entendu les agents et l’homme qui était avec Couranjou sur la place du Salin. Les deux femmes seront également entendues et probablement confrontées ce
matin avec Couranjou.
Nous avons pu avoir
quelques renseignements sur Couranjou. Il est, comme nous l’avons dit plus haut, né à Toulouse. Il y a aussi fait son service militaire, dans l’artillerie et il était employé à l’arsenal. Depuis,
parait-il, il vit de ville en ville. Il était arrivé depuis trois ou quatre jours de Bordeaux avec son compagnon et logeait chez sa mère, qui habite, nous a-t-on dit, à Bonhour.
Couranjou est de
taille moyenne. Il a les cheveux châtains. De corpulence ordinaire, très nerveux. Il était vêtu d’un costume noir en assez mauvais état. Il était coiffé d’un béret bleu sombre.
Il sera interrogé ce
matin par M. le commissaire du deuxième arrondissement et après qu’il aura été confronté avec les deux femmes sur lesquelles il a tiré, nous aurons peut-être la clé de cette mystérieuse
affaire.
Un détail : le
compagnon de Couranjou a dit qu’il ne s’était pas aperçut que Couranjou ait donné des signes d’aliénation mentale. Aux questions qui lui ont été posées par M. le commissaire, il a répondu d’une
façon assez calme ce que nous avons rapporté plus haut.
(L’Express du Midi –
29 octobre 1895)